| Dossier Maurice Rollinat |
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L’INFLUENCE DE GEORGE SAND SUR LA POÉSIE DE MAURICE ROLLINAT (Correspondance échangée) |
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Recherche documentaire
non exhaustive, réalisée par Régis Crosnier.
Version au 28 août 2026.
– Lettre de George Sand à Maurice Rollinat, datée du 14 novembre 1870. Publiée dans Le Figaro du samedi 8 février 1930, pages 5 et 6, dans l’article « La jeunesse fiévreuse de Rollinat » de Jacques Patin.
Mon cher enfant, j’ai lu vos vers enfin ! je ne l’ai pu faire plus vite. J’étais trop accablée par les évènements pour avoir un reste de sens littéraire.
Je crains de n’en avoir guère en ce moment-ci. D’ailleurs, un prosateur est toujours un mauvais juge ; il me semble que vous avez du talent et que vous en aurez plus encore. Il y a de belles strophes, d’autres dont la fin tombe un peu, ou dont l’élan ne se soutient pas. Je pense qu’en devenant plus sévère pour vous-même, vous deviendrez poète comme ceux dont le vers est à la fois énergique et châtié, sans qu’une défaillance passagère dépare le bouquet. Quant à être poète par tempérament et par nature, vous l’êtes à coup sûr. Faites sortir tout ce qui est en vous.
Pleurez nos désastres, chantez nos espérances,
flagellez l’hypocrisie. Il y a fort à faire et jamais l’humanité n’a
présenté un spectacle si émouvant à qui sent la haine du mal et l’amour
du beau !…
(…)
George Sand.
Nohant, 14 novembre 70.
– Lettre de Maurice Rollinat à George Sand, datée du 4 avril 1871. Publiée dans le Bulletin de la Société "Les Amis de Maurice Rollinat", n° 53 – Année 2014, pages 79 et 80.
Châteauroux, le 4 avril 1871.
Chère Madame,
(…)
Le souvenir de votre puissante amitié pour mon père me donne pleine confiance dans votre appui. (…)
(…) Quant à moi je suis anéanti ! Sans père, privé pour longtemps peut-être de l’appui fraternel, sans fortune et malade moi-même que vais-je devenir à une époque où les tendances artistiques ont si peu de chances de s’exercer ! Et pourtant il me faut à tout prix trouver une occupation quelconque !
Veuillez donc me permettre de recourir encore à vous pour moi également ! Les soutiens les plus humbles seront les meilleurs pour mon noviciat ! Que votre bienveillance m’ouvre quelques issues dans les voies littéraires ou musicales et je serai tout à la fois heureux et reconnaissant à vous chère Madame d’utiliser fructueusement vos encourageant et précieux conseils !
Daignez chère Madame, agréer l’assurance de ma respectueuse affection.
Maurice Rollinat.
– Lettre de Maurice Rollinat à George Sand, datée du 25 juin 1871. Retranscrite d’après une copie dactylographiée. Collection de la médiathèque Équinoxe (Châteauroux – Indre), fonds « Joseph Thibault, classeur 1 ».
Paris, le 25 juin 1871
(rue Dauphine – n° 45 – Hôtel Gaillard)
Chère Madame,
[Le début de la lettre concerne son frère Émile et sa situation personnelle à Paris pour laquelle il sollicite George Sand.]
Je viens donc, chère Madame, solliciter de votre bienveillance les deux précieuses lettres sans lesquelles je me verrais forcer de végéter dans une vie errante, et plus que précaire, sans règle et sans fondement. Grâce à vous les deux enfants de votre ancien ami auront trouvé des positions dans le monde et ils vous en seront reconnaissants jusqu’à la mort. Hélas ! dans ma triste situation morale et physique, que deviendrais-je sans travail assuré ? l’éternité d’un loisir morbide me conduirait fatalement à la folie ou au suicide ! – au contraire, une occupation facile et sage me rendra chères mes heures de liberté, et c’est alors seulement que je pourrai trouver dans la poésie et dans la musique sinon l’oubli du malheur, du moins l’épanchement qui console et la distraction qui délasse. Depuis votre lettre de l’hiver dernier, fidèle autant que je l’ai pu au noble programme que vous me traciez, j’ai fini à peu près mon ouvrage poétique, et maintenant je me demande si – lorsque les évènements le permettront – j’oserai le risquer à la publicité, s’il en vaut la peine, et surtout si Michel Lévy, le grand spéculateur en matière littéraire consentira jamais à faire les frais d’une première édition.
Oh ! si mon pauvre volume était digne d’avoir une préface écrite par votre main, j’ai la persuasion intime que pour encourager mes débuts littéraires, vous ne me la refuseriez pas !
Mais j’abuse de votre temps, et de votre bonté, chère Madame, excusez, je vous en supplie, l’importunité de mes demandes voulue par les circonstances et croyez à mon affectueux respect et mon sincère dévouement.
Maurice Rollinat.
– Lettre de George Sand à Maurice Rollinat, datée du 28 juin 1871. Publiée par Georges Lubin dans son article « Lettres inédites de George Sand à Maurice Rollinat », paru dans le Bulletin de la société « Les Amis de Maurice Rollinat », n° 6 d’avril 1966, page 4.
Mon cher enfant, je vous envoie une lettre pour M. Léon Say et une pour M. Emmanuel Arago. Il faut vous informer de l’adresse. Je crois qu’ils n’ont pas quitté Versailles.
Ayez un emploi, il le faut absolument. L’art ne vous fera pas vivre matériellement. Les vers ne se vendent pas, c’est une denrée de luxe ; la musique a trop d’adeptes de tout rang et de tout mérite. Michel Lévy ne publie pas de vers, et les éditeurs spéciaux n’en publient pas à leurs frais. – Gardez la poésie pour vos délassements, moins que jamais elle ne nourrit le poète. Ayez la volonté de faire des choses ennuyeuses et assujettissantes tous les jours, pendant un nombre d’heures, et de les faire très bien. On guérit, quand on a rempli son devoir et tué en soi l’amour exagéré de soi-même qui consiste à ne vouloir faire que ce qui plaît, et comme la société étant donnée telle quelle, il n’y a pas moyen d’y vivre sans travail, il ne faut pas chercher l’impossible, c’est du tems [sic] perdu.
Ayez donc le courage de vouloir un emploi et de vous y tenir. S’il s’agit d’écritures, vous avez malheureusement une bien mauvaise calligraphie et ce peut être un obstacle. Mais en quinze jours, avec de la volonté, on se fait une écriture.
Ayez de la volonté, ou malgré ma bonne volonté, à moi, rien ne sera possible.
Croyez, mon cher enfant à mon affection et à ma sollicitude.
G. Sand
Nohant 28 juin 71.
– Lettre de Maurice Rollinat à George Sand, datée du 2 juillet 1871. Retranscrite d’après une copie dactylographiée. Collection de la médiathèque Équinoxe (Châteauroux – Indre), fonds « Joseph Thibault, classeur 1 ».
Paris, le 2 juillet 1871.
Chère Madame,
Si j’ai tardé à vous remercier, comme je le devais, c’est que j’aurais voulu vous faire connaître le résultat de mes démarches. Malheureusement, je ne sais rien encore, et j’ai peur qu’on me fasse attendre quelque temps, avant de me répondre. À Paris, les personnes qui s’intéressent à moi ne doutent pas de l’effet de vos deux lettres, et s’engagent vivement à espérer.
Fort de votre généreux appui, j’attends sans trop d’impatience, et je me plais à me répéter, que vous avez remplacé mon pauvre père, pour me conseiller et me soutenir !
Merci donc, mille fois, chère Madame, et daignez accueillir ma reconnaissance émue et sincère.
Je veux travailler assidûment et me conformer en tous points à vos touchants avis.
La Poésie intime illumine les loisirs, et la Musique après la tâche est une distraction puissante.
Je renonce donc pour le moment, et de longtemps encore à tout projet de publication littéraire.
Il faut absolument que je me suffise à moi-même par un travail certain et productif. Dans quelques mois, j’oserai peut-être vous envoyer un pauvre manuscrit (Vers et Prose) pour être fixé sur mon sort par votre haute appréciation.
Encore une fois, merci, Chère Madame, et veuillez agréer l’assurance de mon éternelle gratitude et de mon profond respect.
Maurice Rollinat.
– Lettre de Maurice Rollinat à George Sand, datée du 14 août 1871. Retranscrite d’après une copie dactylographiée. Collection de la médiathèque Équinoxe (Châteauroux – Indre), fonds « Joseph Thibault, classeur 1 ».
Paris, le 14 août 1871.
rue Dauphine, n° 45 – Hôtel Gaillard
Chère Madame,
(…)
Voici, chère Madame, où j’en suis de toutes mes
démarches ! Pourtant je ne perds pas courage, et je veux toujours, et
quand même ! Ce que je souhaite par-dessus tout, c’est de pouvoir
entrer à la Préfecture de la Seine, parce qu’en dehors de mon service, j’aurais
la faculté de m’adonner exclusivement à la Poésie et à la Musique,
sans l’obsession du lendemain ! Cette place obtenue, je serais casé
pour toute ma vie, et au moins, si j’échouais complètement comme
littérateur, j’aurais toujours un traitement fixe comme employé !
(…)
Veuillez agréer, chère Madame, l’assurance de ma plus vive reconnaissance, et de mon plus profond respect.
Votre tout dévoué,
Maurice Rollinat.
– Lettre de George Sand à Maurice Rollinat, datée du 21 janvier 1873. Publiée par Georges Lubin dans son article « Lettres inédites de George Sand à Maurice Rollinat », paru dans le Bulletin de la société « Les Amis de Maurice Rollinat », n° 6 d’avril 1966, pages 4 et 5.
[Nohant, 21 janvier 1873]
Tu as du talent, cela est certain, mon cher enfant. A présent il faut ouvrir les yeux tout grands et voir le beau, le joli, le médiocre, comme tu vois le laid, le triste et le bizarre. Il faut tout voir et tout sentir, et ne pas se retrancher dans la névrose qui rend incomplet et monotone, tu veux être imprimé, c’est pour être lu, alors il ne faut pas rebuter et déplaire. Il faut retrancher le cynique, éviter les mots qui répugnent, et ne pas se parquer dans le son de cloche funèbre. Tu n’as pas compris Chopin si tu n’as vu que le côté déchirant. Il avait aussi le côté naïf, sincère, enthousiaste, et tendre, ce n’était pas un génie incomplet.
Si tu as une théorie arrêtée sur le genre que tu traites, fais des vers pour tes amis, ne t’adresse pas au public qui les rejetera [sic] avec dégoût, sans te tenir compte du talent, mais si tu veux véritablement être lu, rabote un peu le cru, raie l’obscène, varie les modes, mets au service du vrai, c’est-à-dire de la vision de tout ce qui est, le savoir et l’habileté de forme que tu possèdes incontestablement.
Voilà mon avis sans parti-pris aucun, et avec le vif désir de te conseiller utilement.
Te voilà casé, Dieu merci, il faut persévérer et assurer le gagne-pain.
Amitiés de tout Nohant.
G. Sand
– Lettre de George Sand à Maurice Rollinat, datée du 13 avril 1874. Publiée par Georges Lubin dans son article « Lettres inédites de George Sand à Maurice Rollinat », paru dans le Bulletin de la société « Les Amis de Maurice Rollinat », n° 6 d’avril 1966, page 5.
[Nohant, 13 avril 1874]
Je te remercie de m’avoir écouté, mon cher enfant et je vois avec plaisir que tu n’as pas besoin de vilains sujets et de vilains mots pour être un poète. Tes nouveaux essais valent mieux que les anciens, et les arbres (1) sont surtout réussis. Si tu voulais m’écouter encore je te donnerais un bon conseil et je te mènerais au succès peut-être même au succès d’argent, bien que la poésie ne soit pas une denrée demandée. Mais il faudrait faire une évolution poétique si complète, que je ne te donnerai mon conseil que moyennant ton consentement et ta promesse de ne pas sauter au plafond.
D’ailleurs le temps me manque aujourd’hui.
Je t’embrasse, et te charge d’embrasser Emile pour nous.
G. Sand
Nohant 13 avril.
Faut-il te renvoyer tes manuscrits ?
(1) C’est le poème qui paraîtra, dédié à George Sand, dans La Vie littéraire du 19 octobre 1876, avant de figurer, dédié à Victor Hugo, dans le recueil Dans les Brandes (p. 116 de l’édition de 1877).
– Lettre de George Sand à Maurice Rollinat, datée du 18 avril 1874. Publiée par Georges Lubin dans son article « Lettres inédites de George Sand à Maurice Rollinat – Suite et fin », paru dans le Bulletin de la société « Les Amis de Maurice Rollinat », n° 7 de juin 1967, pages 4 à 7.
[Nohant, 18 avril 1874]
Eh bien, mon enfant, voici ce que je ferais si j’étais poète. Excepté les fables de Lafontaine, il n’y a pas de pièces de vers pour les enfants. Il est très bon, dès qu’ils savent parler, d’exercer leur mémoire, d’assurer leur prononciation, de les habituer aux idées et aux paroles qui ne sont pas de leur vocabulaire familier, de leur apprendre que la poésie existe et que c’est une expression au-dessus de l’expression habituelle. Tout le monde le sent plus ou moins, mais tout le monde le fait, tout le monde, ne fût-ce que pour l’amusement d’entendre ces petites voix parler la langue des Dieux, fait apprendre des vers aux enfants. Mais en dehors des fables de Lafontaine, quels vers leur donne-t-on ? La Henriade, Florian, le récit de Théramène, quelques poésies de Mme Desbordes-Valmore, ce sont les meilleures, mais incorrectes toujours et souvent maniérées. La fausse naïveté est aussi dans le grand Maître d’aujourd’hui (1). Bien peu de ses strophes sont d’une bonne école pour le premier âge. Il n’y a vraiment rien. Tout le siècle dernier est licencieux, ou plat. Le nôtre est faux et forcé. Je cherche partout des vers à faire apprendre à mes petites-filles. Il n’y en a pas. Je suis forcée de leur en faire, et ils sont très mauvais. Toutefois ils leur sont utiles parce que les enfants sont frappés de ce qu’on leur apprend en rythme et en rime, beaucoup plus que de ce qu’on leur dit en prose.
Un recueil de vers pour les enfants de six à douze ans, en ayant soin d’entremêler sans confondre les degrés. – Je m’explique. Tous les enfants de six ans ne liraient pas les pièces destinées aux enfants de douze ans, et vice-versa, mais le poète ne mêlerait pas dans la même pièce ce qui convient aux plus jeunes et ce qui convient aux plus grands. De cette façon chaque degré de l’intelligence trouverait son compte, et le livre serait une nourriture pour les années de développement.
Je dis qu’un tel livre aurait un succès populaire s’il était réussi. C’est très difficile, plus difficile que tout ce qu’on peut se proposer en littérature. Je l’ai demandé à tous ceux qui font des vers, tous ont reculé ne sentant pas vibrer en eux cette corde du grand et du simple à la portée de l’enfance. Et pourtant l’enfant aime le grand et le beau pourvu qu’on les lui donne sous la forme nette et sans ficelle aucune. Il s’intéresse à tout, et ne demande qu’à voir sous la forme poétique les objets de son incessant amusement. On se préoccupe de lui donner des idées religieuses. Je n’en voudrais pas voir un mot dans un recueil destiné à tous. S’il est catholique, il blesse les protestants et les libres-penseurs, et réciproquement. La poésie n’a rien à voir dans les mythologies. Les reliques, les Marie, les anges gardiens sont du domaine de la religion privée. Le poète doit révéler aux enfants ce qu’on oublie toujours de leur révéler : la nature et la nature n’a pas de religion. Elle est religion et divinité par elle-même. Elle ne parle pas du créateur, elle est création. Il ne s’agit pas de philosopher, de dogmatiser sur son compte ; encore moins de démontrer, c’est l’affaire du professeur. Le poète n’a qu’à montrer. Il est l’Orphée qui remue les pierres, il lui suffit de chanter, et tout chante dans l’âme de l’enfant. Tu n’es pas si loin de l’enfance. Souviens-toi ! rappelle-toi ce que tu remarquais, ce que tu devinais, ce que ton père te faisait voir, et comme une expression bien choisie par lui, te faisait entrer dans un monde nouveau. Tu as une tante qui a fait de très jolis vers pour les enfants (2). Mais son horizon catholique trop étroit a étouffé le germe qui était en elle, et a fait de son livre une espèce de cathéchisme [sic]. Ce n’est pas là le but. Le poète n’a pas à empiéter sur le domaine du curé. Il ne le contredit, ni ne l’aide. Il ne s’occupe pas de lui, il ne le connaît pas. Il ne raconte rien, il décrit. Depuis l’insecte jusqu’à l’éléphant, depuis le myosotis jusqu’au cèdre, il a le domaine de l’infini et chaque jour il initie. Aussi je crois qu’il serait nécessaire de ne pas mettre la vérité des faits au service de la rime, de ne pas mêler les fleurs de toutes les saisons et de tous les pays, comme fait La Martine, et de ne pas croire comme J[ules] J[anin] que les homards sont rouges avant d’être cuits. Les poètes, tous très descriptifs aujourd’hui, devraient savoir assez d’histoire naturelle pour ne pas commettre les bourdes dont ils sont criblés. Dans un recueil destiné à l’enfance ce serait un tort grave que de n’être pas consciencieux.
Essaie, et si tu réussis, tu auras fait une grande chose ; cela ne doit pas être bâclé vite, mais mûri et gesté sérieusement. Et avant tout, comme on vit de pain et que les vers n’en donnent pas, il faut toujours avoir un emploi quelconque et ne pas le négliger. C’est très bon d’ailleurs pour la poésie. Cela vous force à l’aimer passionnément car la passion cesse avec la privation, et la puissance cesse avec la passion. Médite ceci.
Sur ce, fais ce que tu voudras de mon conseil, je le crois bon, voilà pourquoi je te l’offre, en t’embrassant.
G. Sand.
Samedi. Nohant.
[Adresse :]
Maurice Rollinat
rue des Grands Augustins
Paris.
[Poste :]
La Châtre 18 avril 74.
(1) Victor Hugo.
(2) Marie Gabrielle Rollinat (1812-1871), qui avait épousé M. Danais. Elle est l’auteur de La Poésie des enfants, imprimerie Migné, Châteauroux, 1868.
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